Ce texte reposait en moi depuis un certain temps. Il traite de l'enfance et puise dans certains de mes souvenirs de vacances à Aix-en-Provence. L'écrire m'a permis de me souvenir à quel point l'enfant est une éponge qui capte le moindre sentiment, la moindre sensation. L'idée de l'enfance de René Char ainsi que le prologue de "Fanny et Alexandre" de I. Bergman m'ont également poussé à écrire ces quelques lignes.
Il était encore tôt dans l’après-midi lorsque je me retrouvai seul à mi-étage de la villa. A force de rester là, la peau de mes cuisses avait pris la marque des dalles brunes du large escalier. Aucun bruit ne venait briser le silence qui accompagnait cette nouvelle journée de vacances hormis le tic-tac de la petite horloge du salon. Ma mère dormait dans le jardin et ma grand-mère s’endormait sur ces pièces de couture.
En ce mois d'avril, chaque après-midi était l’occasion de rêver dans cette grande maison. Une partie des vacances servait à ça : prendre le temps ou plutôt s’éprendre du temps. A neuf ou dix ans, je ne me voyais pas comme un guerrier, un magicien ou un pilote. Je me contentai de croiser le regard de mes aïeuls accrochés aux murs pour l’éternité. L’odeur de la maison, faite de cire et de poussière, créait en moi une sensation toujours nouvelle et excitante qui me rappelait étrangement au passé.
J’aimai concentrer mon attention sur des détails insignifiants comme la fêlure du cadre d’un tableau, la surface d’un tapis usé qui réchauffait une chambre ou la forme d’un petit meuble provençale coincé dans l’impasse d’un couloir. Il m’arrivait de me poser des questions sur l’histoire de tel ou tel objet de la maison. Mais la plupart du temps, un simple ressenti visuelle suffisait à ma soif de découverte. Protégé du monde extérieur, je restai là à ne faire qu’un avec le temps, bercé tantôt par un rayon de soleil, tantôt par le passage d’une voiture, puis à nouveau par le silence.
J’inspirai profondément et le jardin devenait la seule échappatoire possible. Je m’y aventurais avec la même soif d’apprendre. J’en découvrais tous les recoins, je rencontrais des jouets abîmés par le passage des saisons, je m’approchais avec précaution d’une brindille d’herbes qui réussissaient miraculeusement à pousser à la rainure d’une dalle brisée.
Ensuite je retournais dans la maison, croisant ma grand-mère qui me demandait d’enlever mes chaussures. Je m’engouffrai derrière le lit de la chambre d’amis à la recherche de ma propre enfance. Là, une étagère de vieux livres mystérieux croisait mon regard. Puis un grand cadre de photos dont l’origine m’était inconnu. Chaque fois je courrai pour trouver une autre cachette, chaque fois la maison, amusée par ce jeu, me retrouvait. Alors ma respiration se calmait, mon cur ralentissait. Il n’était pas question d’avenir ni de passé, ni de devoir. Il était question, en ce début de printemps, de toucher du doigt l’éternité.


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